classeQuand on choisit de devenir professeur, c’est en ayant en tête d’enseigner à de beaux jeunes éveillés, intéressés, avides d’apprendre. On imagine alors des classes remplies d’étudiants comme celui que nous avons jadis été. Car un prof, c’est en fait un étudiant qui n’a pas voulu cesser l’école. Du moins, moi, j’ai vu en l’enseignement une opportunité de rester sur les bancs d’école, de continuer à apprendre, de vivre, de façon différente, le rythme scolaire : rentrées, périodes d’examens, vacances, rentrées… Ce cycle ne se terminera pas pour moi.

Malheureusement, un des premiers constats de tout jeune prof, c’est que les classes ne sont pas remplies d’étudiants modèles. En fait, ceux-ci ne constituent qu’un faible pourcentage d’un groupe. La grande majorité n’a que faire de rester assis à apprendre des matières aussi saugrenues que les civilisations anciennes… D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, une de mes collègues qui marchait dans le corridor derrière une de ses étudiantes l’avait entendue clamer, dégoûtée : « Ziggourat! Ziggourat! À quoi ça sert d’apprendre ça! » Cette phrase est d’ailleurs devenue un running gag entre nous lorsqu’il est question de nos doléances.

Déception, donc, pour la jeune prof que j’étais lorsque je suis entrée en contact avec ces jeunes qui ont accès à une éducation de qualité, qui se préparent à entrer à l’université dans le but, on l’espère tous, d’entrer sur le marché du travail et de gagner leur vie, mais qui ont le regard terne, les épaules affaissées. Occupés à parler de leur voiture équipée à grands frais ou de leur dernier gadget électronique.

D’accord. J’ai accusé un choc. Mais ces étudiants modèles, ces yeux allumés, ceux qui ont envie d’en savoir toujours plus, qui sourient en nous écoutant, qui font les lectures non obligatoires en plus de celles demandées? Ils sont là. Ils se glissent parmi les autres. Ils aiment les cours. Ils aiment apprendre. Ils sont là, oui, et c’est pour eux qu’on continue à y croire, à notre boulot, nous, les profs.

Je vous parle de ces étudiants motivés car pas plus tard qu’hier, j’avais une conversation passionnante avec une de mes étudiantes de méthodologie. Une étudiante pétillante, souriante, qui est venue me poser des questions après le cours. Elle pense se diriger vers l’enseignement elle aussi. Une passionnée. Alors nous étions parties, elle et moi, évoquant nos perceptions sur l’apprentissage, l’enseignement. Et en retournant ensuite à mon bureau, je me sentais bien. Bien et contente de constater que j’aime ce que je fais, j’aime enseigner, et qu’il existe des étudiants qui l’apprécient.

Et ce qui est le plus fantastique dans tout cela, c’est qu’un seul étudiant motivé peut nous faire oublier des dizaines de regards éteints. Alors, une vie d’enseignant, c’est comme traverser une rivière en sautant de pierre en pierre, pour atteindre la rive. Mes étudiants passionnés, ce sont ces pierres sous mes pieds. Mes ancrages.