Librairie_McgillJe suis professeure de civilisations anciennes. À la base. 

Quand on m’a engagée au collège, c’était pour donner des cours de civilisations de l’Antiquité… au départ.

Cependant, comme tout jeune prof qui n’a pas une tâche pleine dans sa discipline, je dois donner des cours de méthodologie. À mon collège, en sciences humaines, les étudiants doivent suivre des cours de méthodologie de la recherche obligatoirement pour obtenir leur diplôme. Ces cours sont donnés par les enseignants de sciences humaines, quelle que soit leur discipline et sont attribués par ordre d’ancienneté à ceux dont la tâche disciplinaire n’est pas pleine. Ces cours désignés « cours multi » car ils sont multidisciplinaires.

Bien des profs détestent donner les cours multi. Ils sont attachés à leur discipline de base et ne se sentent compétents que dans celle-ci. En plus, les étudiants n’aiment pas suivre ces cours, donc l’ambiance en prend pour son rhume… Et le tout a comme conséquence que les cours multi n’ont pas bonne réputation, profs et étudiants y contribuant à leur manière.

Or, il existe des professeurs qui aiment donner les cours de méthodologie et j’en fais partie. Bien entendu, j’aime ma matière, je la trouve passionnante et j’aime quand je peux l’enseigner. Toutefois, je suis bien consciente que les civilisations anciennes, bien que ce soit d’un grand intérêt, ne sont pas obligatoires pour réussir sa vie. Les Grecs, les Romains, les Égyptiens ou les Sumériens ont apporté beaucoup à notre civilisation, ils nous ont transmis un héritage colossal, chacun à leur manière, mais l’ignorer ne menace pas notre survie. On peut vivre sans savoir qui était Périclès ou Akhénaton… Bien sûr, connaître tout cela apporte énormément à notre culture générale et nous permet de porter un regard différent sur notre propre civilisation en mettant en perspective beaucoup d’aspects comme notre mode de pensée, nos mythes et symboles, notre conception de la vie. Les interrelations avec l’Antiquité sont multiples et fascinantes.

D’accord.

Toutefois, je sais consciemment que c’est lorsque je donne des cours de méthodologie que j’enseigne véritablement des connaissances qui seront immédiatement utiles pour mes étudiants. Savoir chercher et trouver de la documentation, analyser un problème, rédiger un texte cohérent, faire des notes de bas de page, une bibliographie selon les règles… cela, oui, ils auront à l’utiliser dans tous leurs cours, que ce soit au niveau collégial ou lorsqu’ils seront rendus à l’université. Puis, sur le marché du travail, ils seront en mesure de faire des recherches, d’écrire des textes, de communiquer avec aisance et de façon rigoureuse.
Je sais cela. Et j’aime dire à mes étudiants, lorsque je fais la présentation du cours, que j’ai personnellement pu apprécier combien une bonne méthode de travail peut être utile dans la vie. Je le sais, car j’ai pu le vérifier moi-même lorsque j’ai fait mes premiers pas sur le marché du travail. Quand je me suis retrouvée à 26 ans, diplômée et prête pour l’enseignement, devant rien. Quand j’ai dû faire le tour de mon coffre à outils pour voir ce que je pouvais offrir à la société, en dehors des civilisations anciennes. (Vous conviendrez avec moi que savoir le grec ancien et le latin, c’est bien joli en ce 2e millénaire, mais bon. Ce n’est pas si pratique que cela!)

boulier_etcQu’avais-je donc en main, dans ce coffre à outils que je me suis bâti au cours de mes années d’études? Une méthode de travail. Une rigueur. Une capacité de synthèse et de communication. Voilà ce qui m’a permis de gagner ma vie, en attendant de trouver une occasion d’enseigner comme je le rêvais.
Oui. C’est pour cela que je crois à l’importance des cours de méthodologie. C’est pour cela que je ne redoute pas, au contraire, de donner ces cours. C’est parce que je sais que les compétences que mes étudiants y développent peu à peu leur seront directement utiles tôt ou tard.

Ils ne le savent pas tous. Ils rechignent souvent. Ils se rebiffent. Mais quand certains anciens reviennent nous voir au cégep, nous leurs anciens profs, et qu’ils nous parlent de ce qu’ils vivent à l’université, eh bien, ils nous disent, bien souvent, que les cours de méthodologie leur servent. Que si on les a tant embêtés pour qu’ils fassent de vraies bonnes notes de renvoi, ça leur sert maintenant.

Et, pour cela, j’aime enseigner la méthodologie.