Magritte la grande famille

Ah, la culpabilité...

Je peux être excellente à ce jeu envers moi-même. Pas facile d'accepter nos manques, nos faiblesses, nos erreurs. Pas facile non plus d'accepter qu'on change. D'accepter de ne plus être capable de tout faire. 

J'en ai parlé à quelques reprises en ces lignes: mon arrêt de travail me tracasse. Du moins, il me tracassait beaucoup dans les premiers temps, alors que j'avais encore à me faire à l'idée. Mais plus les jours, les semaines passent et plus j'accepte la situation.

Mais je réalise que le regard des autres, le "qu'en dira-t-on", demeure fort. Récemment, j'entendais des jugements sévères prononcés sur les personnes qui n'ont "pas l'air malades" et qui, si "elles le voulaient vraiment", pourraient travailler. Et cela m'a ramenée à mon sentiment de culpabilité devant le regard des autres.

Je sais que je n'ai pas l'air malade. 

Je ne me traîne pas. Je ne souffre pas. Je fais même plein de choses. 

Par exemple, la semaine prochaine, je vais aller au Salon du Livre de Montréal. J'y ferai quatre séances de signatures. Oui, oui. Quatre en trois jours. 

De plus, je sors avec des amis. Oui, oui. Je reçois. Parfois. Je continue même à encadrer un étudiant qui rédige un mémoire pour le baccalauréat international. J'écris. Je fais la cuisine, le ménage. Je m'entraîne à l'elliptique, je prends des marches...

De là, beaucoup pourraient juger que je vais très bien et que je pourrais enseigner "si je le voulais vraiment". 

C'est sûr. Je pourrais le faire. Je l'ai déjà fait. Et vous savez quoi? Je me suis crevée. 

Pourquoi?

Parce que je suis en chimiothérapie.

Parce que, même si je fais plein de choses, ce sont des tâches qui excluent le stress. La pression, le deadline. Et entre chaque activité, j'ai toujours la possibilité de me reposer ou de dormir. 

Ma psy, à qui je parlais justement de ce sentiment de culpabilité par rapport à tout ce que je réussis à faire à travers la chimio et au fait qu'on pourrait me reprocher de faire plein de choses (je pensais notamment au Salon du Livre) et ne pas "me forcer assez pour aller travailler quand même", a réussi à me réconcillier. Elle a souri. Et m'a dit que la chose qu'elle disait à ses patients en congé de maladie, c'est qu'ils avaient le droit de faire tout ce qui était susceptible de les divertir, les détendre, les garder actifs... bref, à guérir. Et même partir en voyage!

Eh oui.

Donc voilà. Je réussis peu à peu à guérir de ma culpabilité pendant que je guéris mon corps. 

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Illustration: René Magritte, La Grande famille.