Départ 5 fév

Il y a cinq mois, je quittais la maison.

C'était prévu, bien sûr. J'étais préparée mentalement, croyais-je. Or, j'avais accumulé, avec les années, une charge impressionnante de stress. Pas un stress soutenu, mais une tension intérieure permanente, tissée intimement avec mon air d'aller quotidien. Devenue une part de ma personnalité. Presque oubliée, tant elle était devenue naturelle. 

J'avais fait mes bagages. J'étais accompagnée de mon conjoint, de ma mère et mon père. Les enfants viendraient plus tard me rendre visite à l'hôpital. Je quittais la maison. Mes chats. Devant moi, demain, la chirurgie.

Depuis hier, ou avant-hier, l'appréhension m'a quittée. Je ne me projète plus, je n'ai pas d'idée de ce qui m'attend. Je suis là. Présente. Attentive. Collaborative. Je ne peux plus rien faire, je ne contrôle rien. Mais si je veux entrevoir un avenir meilleur, je dois être opérée. Et ce sera demain.

Je quitte la maison.

J'ignore si j'y rentrerai. Ou du moins, dans quel état j'y reviendrai. 

J'ignore si je serai la même.

"Je savoure chaque moment ici, avec mes proches, comme des bénédictions. Et je ne regrette rien, si jamais tout devait se refermer sur moi. J'ai tellement eu d'amour, j'ai tellement aimé la vie. J'espère avoir donné aussi", écrivais-je le 4 février.

J'ignore s'il est courant qu'on ait à faire le point de sa vie, qu'on ait à tirer une ligne, tracer un bilan. J'étais dans cet état d'esprit, hypervigilente, tout en lâchant prise.

Je demande qu'on parte tôt. Mon père conduit. Je veux d'abord voir le Vieux-Québec et le fleuve. Je veux m'en imprègner, regarder ces paysages de tous mes yeux, de toute mon âme. Je veux remplir ma tête et mon coeur de ce que j'ai tant aimé.

Avant l'hôpital. 

Avant le grand saut.

**

À mon arrivée à l'hôpital, je rencontre ma neuropsychologue. Il s'agit d'une répétition générale de la journée de demain, alors que nous serons ensemble sous la "petite tente". Nous préparons les tests que j'aurai à passer. Pas de "surprise", ici. Il faut que je sois capable d'identifier les dessins. Hésitation? On élimine la fiche. L'important, c'est que chaque exercice soit simple, clair. Il y a les dessins, mais je dois lire des phrases, dont certaines qui n'ont pas de sens. Il y en a où un mot manque, et que je dois remplacer.

Lorsque je quitte le bureau et retourne à l'accueil, on me dit qu'une chambre est prête pour moi. Une chambre privée. 

Les gens sont d'une extrême gentillesse. On m'a mise en oncologie. Tout est tranquille. Les infirmières portent un masque et des gants pour me soigner. Une dame passe me faire un électrocardiogramme. Plus tard, j'irai passer une courte IRM et un taco. Je soupe. Une anecdote survient qui me fera rire (je vous en reparlerai). Les enfants arrivent plus tard. On prend des selfies. Ma neurochirurgienne, Dre Lumière, passe me voir à son tour. Elle dit que demain sera une grosse journée pour moi. Moi, j'espère qu'elle dormira bien, car elle aussi passera une grosse journée.

Hopital 5 fév

Enfin, on m'envoie me doucher avec un savon spécial et laver mes cheveux. Je grelotte dans la douche, j'essaie de faire vite. Maman m'accompagne, ma vieille "nurse" avec ses réflexes de mère et d'infirmière. Je ne crois pas qu'on puisse être entre meilleures mains.

On me donne un calmant pour dormir. Je dois être à jeun à partir de minuit. J'ai quelques grignotines, un yogourt, des biscuits. Et l'eau devra cesser à cinq heures demain matin.

Ma mère et Yanick partent à leur tour.

Seule, je prends quelques notes, j'écoute la musique que mon Amour a enregistrée sur mon iPod. Attack of the tumor, a-t-il nommé la liste.

Oui, demain sera une grosse, grosse journée.