Le plaisir
Je n'ai plus le temps de faire ce que j'aime. Du moins, pas le temps de bien faire ce que j'aime. Ainsi, j'ai la désagréable impression de tout faire à moitié. D'où une insatisfaction chronique.
Mais à travers ma vie surchargée des dernières semaines, j'ai au moins fait une chose: j'ai réfléchi. Tenté de mettre les choses en perspective. D'évaluer la situation. Pourtant, faire ce travail ne veut pas dire trouver les réponses aux problèmes. Trouver instantanément le remède miracle qui viendra rétablir l'équilibre. Non. Mais au moins, je m'arrête pour faire le point.
En fait, avec mon diagnostic de tumeur au cerveau et les traitements de chimiothérapie, j'ai eu à mettre un frein à beaucoup de choses dans ma vie. À dire "non" plus souvent. À choisir ce qui valait la peine de dépenser de l'énergie et ce qui était secondaire. J'ai réévalué ce qui avait de l'importance pour moi. Ce que j'aimais. Ce qui me nourrissait.
Et voilà que la vie a repris son rythme effréné. Que je suis retombée sur les rails en reprenant ma vitesse de croisière. Que les listes de choses à faire s'allongent plus vite que je ne suis capable d'en prendre. Que les projets se bousculent, que mon horaire est rempli à bloc. Chaque moment de détente, d'arrêt, me semble alors "volé" à une de mes multiples priorités, se changeant bientôt en une raison de me culpabiliser.
Et voilà que j'ai réalisé que j'étais en train de perdre une chose importante: le plaisir.
Je n'ai plus de plaisir. Ou peu. Je fais les choses au plus pressant. Je fonctionne par obligation. Au jour le jour. Et quelque chose s'est terni.
C'est le temps qui me manque pour retirer une satisfaction de ce que je fais. Comme j'ai trop de choses à faire, à organiser, auxquelles penser, je n'ai plus le recul nécessaire sur mes actions qui me permettrait de respirer, de relativiser. D'apprécier le moment présent.
Cette semaine, c'est la relâche. Évidemment, mon agenda s'est remplie de rendez-vous divers: garage, médecin, tests sanguins, radiographie, massothérapie, esthéticienne, retour d'évaluation de mon enseignement... Il faut aussi que je corrige des travaux d'étudiants (une partie des travaux de la semaine 6 que j'ai repoussés, en plus des autres qui se sont ajoutés) et que je refasse des corrections sur mon manuscrit.
J'aimerais arrêter ce rythme infernal. J'aimerais dire non, parfois. Mais à quoi? Je sais bien sur quoi je couperais! Sur ce qui n'est pas essentiel... Et c'est justement là que se trouve les dernières parcelles de plaisir, notamment mon roman que je voudrais voir achevé. Prêt, enfin.
Je rêve d'une tasse de thé, tranquille, dans la lumière de mars. Je rêve d'écrire sans regarder l'heure. Sans préoccupation de travaux à corriger ou de réunion à ne pas manquer.
Je rêve d'équilibre. Et de retrouver ce plaisir perdu.